Bruxelles mon grand village brillait comme sa grande soeur
Paris.
Le tête pleine de rêves, d'ivresse, Françoise et moi déambulions
les grands boulevards en faisant des haltes à chaque bistrot, à
chaque cave à jazz, dans chaque cabaret à la recherche, nous
n'osions le dire, de Jules le bossu.
Le dernier bar qui nous accueillit fut le Monocle, boîte à lesbos
dans la rue des Petits-Bouchers,fief des gens du troisième sexe qui
après minuit animaient jusqu'aux petits matins blèmes la
Grand-Place avec ses maisons aux frontons ornés d'or et de statues
mais qui cette nuit là grelottaient sous une pluie glaciale.
La boîte à lesbiennes où nous avions trouvé refuge baignait dans
une lumière bleutée tamisée par la fumée des cigarettes. Les
cendriers remplis à ras bord menaçaient à tout moment de vomir
leurs cendres encore chaudes sur les tables.
Une odeur âcre de sueur, de tabac froid, picotait la gorge. Ce
genre de bouge me plaisait, j'aimais cette ambiance de folie et la
musique tonitruante qui déferlait par vague selon qu'un quidam
glissât une thune dans le juke-box. Sur la piste des danseurs, la
chair moite, se contorsionnaient comme des damnés au son d'un
boogie-woogie à quatre temps.
Soudain le vacarme cessa, la voix de Sarah Vaughan s'éleva, ce
disque je le connaissais bien, c'était une de mes chansons
préférées; " Perdido " . C'est du moins ce que je comprenais car la
langue anglaise et moi, nous étions divorcés depuis que l'école
était finie.
Françoise dévastatrice dans une petite robe noire qui rehaussait la
blondeur de sa chevelure m'apparaissait comme une étoile dans mon
ciel toujours gris. Elle était plus lumineuse que Marilyn Monroe
dont elle avait copié le look aguicheur.
Elle avait des yeux d'un bleu plus bleu que le bleu du ciel, plus
bleu que les yeux de porcelaine des poupées de ma cousine Lily
qu'elle collectionnait comme d'autres entassaient dans des coffrets
des bijoux de pacotilles.
Françoise me prit la main.
- Viens dit-elle, fais moi danser..
Danser... Avec ma patte folle, je n'avais jamais osé inviter une
fille mais Françoise devait resssentir mon angoisse car gentiment
elle m'attira contre elle en me murmurant:
- N'aies pas peur, oublie tes pieds.. Ecoute la musique, laisse-toi
bercer...Encercle ma taille de tes mains... Regarde-moi...
Ce n'était pas une soirée ordinaire. Habituellement, j'étais seul
devant un comptoir à contempler un verre vide. Mes compagnons les
whiskies et les cigarettes ne parvenaient jamais à me faire oublier
que j'étais un paumé. Les barmaids toujours très garces et choisies
selon l'épaisseur de leurs lèvres et l'opulence de leur poitrine ne
m'apercevaient jamais.
J'étais monsieur personne.
Parfois l'une d'elles m'invitait à jouer un poker menteur mais
comme j'étais un éternel looser, je me faisais plumer comme un
bleu.
Sans que je ne m'en aperçoive, Françoise était parvenue à me mener
jusqu'au centre de la piste de danse aussi grande qu'un mouchoir de
poche.
La musique me grisait plus qu'une Voldka bien tassée. Les milliers
de facettes de la boule miroitée qui
tournait au-dessus de nos têtes projetait une lumière bleue qui le
temps d'un soupir devenait rouge.
Le parfum corrosif de ma partenaire, ses cheveux près de ma bouche,
son corps souple qui se collait au mien me bouleversât tant que
pris de panique, je fis un mouvement
pour m'échapper de ses bras mais Françoise me saisit brusquement
par la nuque et m'embrassa avec infiniment de douceur. C'était
doux, chaud, humide. Ses lèvres fardées avaient le goût de la
fraise.
Mon premier baiser fut comme une friandise, de celle que l'on voit
quand on est haut comme trois pommes dans la devanture
" Meurtres in blue " de Fr. Vercoville -
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